Alpha Kabedi, mère de famille passionnée par la conduite des poids lourds de transport en commun « La femme doit apprendre à faire quelque chose pour gagner de l’argent avec dignité »
Des femmes conductrices de camions poids lourds à Kinshasa, ce sont des profils rares. Alpha Kabedi, mariée et mère de famille, fait partie de cette catégorie. Kinshasa Magazine l’a rencontrée à l’entrepôt de l’entreprise publique de transport en commun Transco, au moment où elle faisait chauffer le moteur du bus qu’elle conduit pour transporter les passagers.
Kinshasa Magazine : Voudriez-vous vous présenter à nos lecteurs, s’il vous plaît ?
Alpha Kabedi : Je m’appelle Kabendi Kabeya Alpha. Je suis conductrice de poids lourds à la société publique de transport en commun Transco.
KM : Comment vous sentez-vous lorsque vous êtes au volant d’un gros bus comme celui de Transco ?
Alpha Kabedi : Quand je suis au volant d’un bus poids lourd de Transco, je me sens très à l’aise. C’est un travail que j’ai appris et auquel je suis déjà habituée. C’est une passion pour moi. Même lorsque le bus que je conduis est bondé de passagers, je n’ai pas peur.
Quand je conduis, je ne fais pas attention aux mouvements ou au comportement des passagers, parce qu’il faut rester concentrée. S’occuper des caprices des passagers peut perturber la concentration et entraîner l’inattention du conducteur.
KM : Quel est le sentiment qui vous anime lorsque vous conduisez un bus Transco rempli de passagers ?
Alpha Kabedi : Transporter des passagers dans un bus Transco est pour moi comme un jeu d’enfant. C’est un travail auquel je suis habituée depuis longtemps.
Je sais qu’il y a beaucoup de risques sur la chaussée, surtout lorsqu’il faut croiser d’autres poids lourds et des motocyclistes qui ne respectent pas toujours le code de la route. Mais je fais toujours l’effort de conduire dans le respect des normes.
Quand j’ai appris à conduire, on m’a enseigné que la route « parle » à travers les marquages au sol et les panneaux de signalisation. C’est ce que j’applique lorsque je suis au volant.
Il est parfois triste de constater que, sur la plupart de nos routes, ces panneaux de signalisation n’existent plus. Même les marquages au sol sont devenus invisibles. Les chauffeurs stationnent n’importe où et n’importe comment, ce qui complique la circulation.

KM : D’où vous est venue l’idée d’apprendre à conduire des camions poids lourds ?
Alpha Kabedi : Personne ne m’a conseillé d’apprendre à conduire. Comme j’étais au chômage malgré mes études, j’ai décidé d’apprendre la conduite automobile. J’avais besoin d’apprendre un métier qui me permettrait de vivre aisément.
KM : Avez-vous des enfants ? Si oui, comment vous partagez-vous entre leur éducation et votre travail à Transco ?
Alpha Kabedi : Je suis mère de famille et je suis bien organisée. Généralement, nous avons deux vacations. L’une est dite « sédentaire » : elle concerne les personnes qui commencent très tôt le matin et terminent à 15 heures.
L’autre vacation s’appelle « 6T ». Le travail est organisé par intervalles : on peut être programmé pour la vacation du matin ou celle de l’après-midi. Le système est rotatif.
Lorsque je suis programmée pour la vacation matinale, je m’organise pour m’occuper de mes enfants avant d’aller au travail. Je prépare leur petit-déjeuner, je les accompagne à l’école, puis je me rends au service. Tout est bien planifié pour éviter les désagréments au travail et à la maison.
Il y a des jours où je rentre à la maison vers 15 heures, voire 16 heures. J’ai alors le temps de discuter avec mes enfants, de réviser les leçons avec eux et de les aider à faire leurs devoirs.
KM : S’il vous était demandé de refaire un choix professionnel, seriez-vous toujours conductrice ?
Alpha Kabedi : Si Dieu me donnait l’occasion de recommencer ma vie, je referais le même choix : être conductrice de poids lourds. J’en profiterais même pour approfondir davantage mes connaissances afin d’améliorer mes compétences professionnelles. J’aimerais aussi conduire d’autres types de poids lourds en dehors des bus Transco.

KM : Quels conseils donnez-vous aux femmes qui hésitent à apprendre un métier ?

Alpha Kabedi : Je conseille à toutes les filles et à toutes les femmes d’apprendre un métier pour être utiles à la société. Celles qui se contentent de courir derrière les hommes pour recevoir de l’argent doivent renoncer à cette pratique. C’est dégradant et cela n’honore pas la femme.
La femme doit apprendre à faire quelque chose pour gagner de l’argent avec dignité. Nous ne sommes plus à l’époque où la femme devait tout attendre de l’homme. Aujourd’hui, la femme ne croise plus les bras : elle travaille, elle se débrouille pour se nourrir, nourrir ses enfants et contribuer au bon fonctionnement du foyer.
Vous pouvez avoir un mari qui travaille et vous donne beaucoup d’argent. Mais s’il perd son emploi et devient chômeur, que ferez-vous ? Allez-vous croiser les bras ? Moi, je pense que non. Il faut chercher à gagner de l’argent pour subvenir aux besoins des enfants.
Propos recueillis par François Waly
