Joëlle BILE : « Nous devons au quotidien déconstruire les stéréotypes liés au genre »
Kinshasa Magazine 24/03/2024
Joëlle BILE :
« Nous devons au quotidien déconstruire les stéréotypes liés au genre »
CEO du cabinet conseil F4 et Vice-Présidente de la Commission nationale des femmes entrepreneures de la Fédération des entreprises du Congo, Joelle Bile est une femme politique qui a osé bousculer les codes en se portant candidate Président de la République aux élections de décembre 2023. Après avoir travaillé dans le journalisme pendant 15 ans en RDC, en Belgique et en France à la Radio France internationale et à TV5 avant de revenir à Kinshasa pour prester dans un organisme international puis dans une engtreprise du secteur privé avant de se mettre à son propre compte.
C’est avec une franchise et une grande finesse d’esprit qu’elle s’est pretée au jeu de questions-réponses de Kinshasa Magazine
Kinshasa Magazine: Quelles seraient selon vous les petites actions du quotidien qui feraient la différence pour l’égalité des droits?
Joëlle Bile : Promouvoir l’égalité des droits nécessite un engagement permanent, notamment à travers les plaidoyers, l’éducation ainsi que la sensibilisation sur les enjeux liés à la parité.
Chacun de nous doit être alerte sur ce qui se passe autour nous; pratiquer une écoute active envers les personnes marginalisées et sous-représentées … leur accorder une attention particulière, valider leurs expériences, perspectives et préoccupations.
À ce sujet justement, pour assurer l’équité entre les jeunes filles et garçons, je voudrais, au cours de cette législature, faire porter une proposition de loi visant à obtenir l’exonération de la TVA de 16% sur les serviettes hygiéniques vendues en RDC. Une fois cette commodité devenue un peu plus accessible, ceci réduira sensiblement l’absence des filles en classe durant leurs menstrues.
Ensemble, nous pouvons au quotidien déconstruire les stéréotypes liés au genre. Par exemple, en encourageant les enfants à poursuivre leurs rêves, quel que soient leur sexe ; en ajustant nos comportements et en examinant nos propres perceptions.
Il faut favoriser la diversité et l’inclusion dans tous les aspects de la vie, que ce soit en soutenant des initiatives de recrutement inclusives, en alertant sur les représentations médiatiques stéréotypées, ou en appuyant des organisations qui défendent l’égalité des droits, non seulement pour les femmes mais aussi pour toute personne marginalisée comme les personnes à mobilité réduite.
En bref, chaque parent devrait faire l’effort de limiter sinon de bannir l’éducation sexuée et traditionaliste qui favorise le petit garçon au détriment de la petite fille.
Toutes ces petites actions mises ensemble contribueront à susciter un changement positif et ainsi, promouvoir une société plus égalitaire et inclusive.
« Les hommes ont la résponsabilité personnelle de promouvoir l’égalité des chances. »
K.M: Pensez-vous que le pouvoir des femmes serait aussi une affaire d’hommes ?
J.B: Cette question soulève un débat important sur le rôle des hommes dans la promotion du leadership féminin. Quand ils sont genrés, les hommes soutiennent et promeuvent activement
l’émancipation des femmes, à travers de timides plaidoyers, la promotion des politiques favorables aux femmes et aussi, à travers la création d’un environnement inclusif, égalitaire et serein.
Bien qu’il faille reconnaître que l’engagement des hommes dans le combat de l’éclosion sociale de la femme est de plus en plus dynamique, le plafond de verre sur la tête des femmes demeure … Cela à cause des carcans traditionnels et des pesanteurs culturelles. Or, la lutte pour l’égalité des sexes doit être l’affaire de tous, hommes comme femmes, jeunes comme vieux ! Les hommes doivent consentir à partager leur parcelle d’autorité avec les femmes ou créer des espaces où les voix des femmes sont entendues et respectées. Ils ont la responsabilité individuelle de promouvoir l’égalité des chances.
K.M: « La femme est un homme comme les autres » qu’en pensez-vous ?
J.B: L’assertion « la femme est un homme comme les autres » peut être interprétée de différentes manières en fonction du contexte dans lequel elle est utilisée. Sur le plan des droits et de la dignité humaine, il est important de reconnaître que les femmes méritent les mêmes droits fondamentaux et le même respect que les hommes. Dans cette optique, l’expression est interprétée comme un appel à traiter les femmes au même pied d’égalité que les hommes et à reconnaître leur valeur intrinsèque en tant qu’êtres humains.
Sur le plan de l’individualité et de la diversité : Chaque personne, qu’elle soit homme ou femme, est unique avec ses propres talents, intérêts et aspirations. L’expression est alors interprétée comme une affirmation de l’individualité de chaque individu, indépendamment de son genre, et comme un appel à reconnaître et à respecter cette diversité.
Cependant, il est important de noter que cette expression devient problématique dès lors qu’elle est elle est utilisée pour nier ou minimiser les réalités spécifiques auxquelles les femmes sont confrontées en raison de leur genre : la force physique faible de la femme par rapport à l’homme, sa condition physiologique quand elle est enceinte, les violences basées sur le genre et les inégalités systémiques. En fin de compte, le contexte et l’intention derrière l’utilisation de cette expression sont essentiels pour en comprendre le sens et l’impact.
K.M :Comment le thème « investir en la femme : accélérer le rythme » vous parle-t-il ?
J.B: Ce thème évoque plusieurs idées importantes liées à l’autonomisation des femmes et à la promotion de l’égalité des sexes.
Je peux citer ici :
– La reconnaissance de la valeur des femmes en tant qu’actrices clés du développement économique, social et politique. Investir en elles revient à reconnaître leur potentiel et à leur accorder les ressources et les opportunités nécessaires pour prospérer.
– Rendre justice aux femmes : L’investissement dans les femmes est également une question de justice environnementale. Il s’agit de reconnaître et de corriger les déséquilibres historiques et systémiques qui les ont marginalisées en leur accordant les ressources et les opportunités nécessaires pour réaliser leur plein potentiel.
En somme, en investissant en les femmes, la société dans son ensemble en bénéficie.
Des études ont montré que l’autonomisation économique des femmes entraîne des retombées positives pour les familles, les communautés et les économies nationales, notamment en termes de réduction de la pauvreté, de croissance économique et de développement durable. Ce thème souligne l’importance cruciale de placer les femmes au centre des efforts de développement et de promouvoir une société plus égalitaire et inclusive pour tous.
K.M: Quels sont, selon vous, les points urgents sur lesquels il faudrait accélérer ?
1/L’éducation de tous est à mon sens, le levier, par excellence, à manoeuvrer pour accroître l’émancipation de la femme. L’accès des filles à une éducation de qualité à tous les niveaux implique de s’attaquer aux obstacles tels que les mariages précoces, les normes culturelles, les coûts financiers …
2/Les programmes de renforcement des capacités spécifiquement pour les femmes sont très importants d’autant qu’ils permettent de valider leur inclusion financière par l’entrepreneuriat et autres activités génératrices de revenus.
3/Le conditionnement des cercles de pouvoir et d’influence à l’idée de se débarrasser des idées préconçues sur le rôle des femmes dans la société est un second indicateur à exploiter pour parvenir à accélérer la libéralisation des femmes du point de vue social, économique et politique.Il est crucial d’encourager une participation politique équitable des femmes à tous les niveaux de gouvernance, en éliminant les plafonds de verre, le harcèlement et les normes sociales restrictives.
4/L’accès des femmes et des filles à des services de santé sexuelle et reproductive de qualité, dont la planification familiale, les soins prénatals et les services de santé maternelle. Cela nécessite également d’assurer le respect des droits des femmes à prendre des décisions autonomes concernant leur santé et leur corps.
K.M: La femme en politique est parfois perçue comme une intruse surtout dans la sphère décisionnelle. Que peut-elle faire pour légitimer sa participation en politique et balayer l’idée qu’on lui fait une fleur?
J.B: L’américaine Maya Angelou disait : « Si tu n’aimes pas quelque chose, change-le. Et si tu ne peux pas le changer, change ton attitude ! ».
Une femme perçue comme une leader légitime … le chemin est encore long !
Alors, pendant que les femmes militent pour l’affirmation de leur leadership par des plaidoyers et de la sensibilisation au niveau des communautés, elles doivent constamment travailler dur pour acquérir une expertise dans divers domaines, démontrer leurs compétences en matière de gouvernance, de leadership et de prise de décision. C’est uniquement par ce biais qu’elles se feront une place légitime dans la sphère politique.
Aussi, pour faire face aux défis auxquels elles sont confrontées, elles doivent établir des réseaux de soutien, de conseils et des opportunités de mentorat.
Les femmes en politique sont appelées à mettre en valeur leurs réalisations et leurs contributions de manière proactive, en communiquant efficacement sur leur travail et sur les problèmes qu’elles ont résolus … tels sont les moyens de contrer les stéréotypes et légitimer leur
réelle valeur ajoutée à la sphère politique.

K.M: Vous avez été candidate Président de la République de la République, une fierté pour les femmes. Pourquoi vous êtes-vous désistée ?
J.B: Le pays de Lumumba retiendra dans ses annales un fait majeur. Grâce à ma candidature à la Présidentielle de 2023 et, sans le soutien d’aucune association de promotion du leadership féminin, sans le concours d’aucune organisation nationale de défense des droits des femmes, j’ai réussi à moi toute seule, à hisser historiquement le taux de participation de la femme à l’élection présidentielle en RDC de 3% en 2018 à 7% en 2023. C’est un honneur, non pas uniquement pour moi mais surtout pour toutes les congolaises émancipées, combatives et résilientes qui se sont reconnues à travers ma détermination !
Par la suite, j’ai estimé que le combat que je menais pour une «République des valeurs» méritait de trouver immédiatement sa place dans la gouvernance actuelle de mon pays. Car après tout, nous militions pour un mieux-être en RDC. Ainsi, je n’ai pas hésité à me rallier au candidat qui était en passe de gagner ces élections. Une stratégie politique qui place ainsi les intérêts du Congo bien devant nos égos personnels. J’ai désisté donc sans capituler !
K.M: Vous Présidente, quelles actions urgentes mèneriez-vous en faveur des femmes pour mettre fin à la pauvreté ?
La République démocratique du Congo est confrontée à de nombreux défis en matière de pauvreté, et les femmes sont les plus vulnérables dans ce contexte.
Investir dans l’éducation des filles est essentiel pour briser le cycle de la pauvreté. En garantissant un accès équitable à une éducation de qualité pour les filles, en particulier dans les régions rurales et marginalisées, on peut renforcer leur autonomie, accroître leurs opportunités économiques et améliorer leur capacité à contribuer au développement de leur communauté.
Promouvoir l’autonomisation économique des femmes en leur offrant des opportunités d’emploi décent, d’entrepreneuriat et de formation professionnelle peut contribuer à réduire la pauvreté et à renforcer la résilience économique des ménages. Cela peut inclure la création de programmes de microcrédit, l’accès à des formations professionnelles adaptées aux besoins locaux, et la promotion de l’égalité des chances sur le marché du travail.
La violence basée sur le genre est un obstacle majeur à l’autonomisation des femmes et à leur participation économique. Il va falloir que soient renforcées les lois et les politiques de protection des droits des femmes et que le public soit sensibilisé à la violence basée sur le genre tout en fournissant un soutien aux survivantes pour mettre fin à ce fléau.
Accroître la participation des femmes à la prise de décision politique et à la gouvernance locale peut également contribuer à promouvoir leurs intérêts, garantir une représentation équitable dans les processus décisionnels et renforcer la gouvernance démocratique dans le pays.
En combinant toutes ces actions à d’autres initiatives visant à promouvoir l’égalité des sexes, renforcer les institutions et stimuler le développement économique inclusif, il est possible de faire des progrès significatifs dans la lutte contre la pauvreté et l’autonomisation des femmes en République Démocratique du Congo.
Propos recueillis par Marion MPUTU
