16/02/2026

Pépé Felly Manuaku : « Je pense que je suis né avec des gènes artistiques »

Guitariste visionnaire, architecte du sébène moderne et cofondateur de Zaiko Langa Langa, Pépé Felly Manuaku Waku revient sur un parcours hors normes où se croisent arts plastiques, musique populaire et histoire familiale.

De Mbanza Kongo à Kinshasa, de l’Académie des Beaux- Arts à la naissance de Zaiko, il livre un témoignage rare, précis et sans concession sur la genèse d’un des groupes les plus influents de la musique africaine moderne. Un entretien de mémoire, pour comprendre comment une révolution sonore est née.

KM : Vous êtes né à Mbanza Kongo, avez étudié aux Beaux-Arts de Kinshasa et êtes devenu très jeune le guitariste vedette de Zaiko Langa Langa. Comment s’est construit ce parcours singulier entre formation académique et immersion précoce dans la musique populaire urbaine ?

Pépé Felly Manuaku :

Je pense sincèrement que je suis né avec des gènes artistiques. Dès le bas âge, je griffonnais déjà par terre. J’aimais dessiner, reproduire ce que je voyais autour de moi.

Mon père m’avait appris à lire et à écrire avant même d’aller à l’école. À l’école Saint-Jean Belkimans, dès la troisième et la quatrième année primaire, les instituteurs m’envoyaient au tableau pour dessiner les modèles que tous les élèves reproduisaient ensuite dans leurs cahiers. Ils estimaient que je dessinais très bien, parfois même mieux qu’eux.

En sixième primaire, on m’avait confié la responsabilité de sonner la cloche. Je raconte cela pour montrer qu’on m’a très tôt appris la responsabilité. Après l’école primaire, je suis entré à l’Institut Notre-Dame du Congo. L’art prenait déjà toute la place en moi. Après l’obtention de mon brevet, j’ai intégré l’Académie des Beaux-Arts. Malheureusement, je n’ai pas pu terminer mes études. La musique a pris le dessus, parce qu’il fallait aussi gagner sa vie.

Mon passage à l’Académie des Beaux-Arts m’a ouvert les yeux et m’a permis de comprendre ce qu’est réellement l’art.

KM : Votre passion pour la guitare a-t-elle enrichi ou freiné votre parcours aux Beaux-Arts ? Avec le recul, avez-vous des regrets ?

Pépé Felly Manuaku :

Pour moi, tout se complète. Seuls les supports changent. Le peintre travaille sur une surface plane mais crée la profondeur. Le sculpteur voit en volume. Le musicien, lui, voit avec des sons, avec des fréquences. Toutes les disciplines artistiques sont complémentaires. Leur synthèse donne naissance au cinéma, le septième art.

Aujourd’hui, avec Internet, la vidéo et l’intelligence artificielle, on compte même bien plus d’arts encore. Je n’ai aucun regret. Les arts plastiques m’ont appris à comprendre l’art dans toute sa profondeur. L’art est immense.

 Prenez les couleurs primaires : rouge, jaune, bleu. Elles sont trois, comme les trois degrés fondamentaux d’un accord musical : la fondamentale, la tierce et la quinte. De même, un ton de couleur se décline en sept nuances, tout comme une gamme musicale comporte sept notes. Cette similitude prouve la complémentarité entre musique et arts plastiques. Je ne regrette absolument rien.

« Je résume l’histoire de Zaiko comme une histoire de famille. »

KM : Avant Zaiko Langa Langa, vous avez fait vos débuts dans l’orchestre Bel Guide National. Quelles circonstances ont conduit à sa dissolution ?

Pépé Felly Manuaku :

J’ai appris la guitare auprès de François Milandu, dit Lady, un frère du quartier. Très vite, j’ai compris que jouer dans un groupe était essentiel : on apprend des autres et on leur apporte aussi ce qu’on sait. J’ai intégré l’orchestre Bel Guide, dirigé par Atos Nanga, qui m’a accueilli à bras ouverts. Plus tard, pour mieux encadrer le groupe, ils ont fait appel à Henry Mongombe, accompagné de son ami DV Muanda. Les répétitions se faisaient d’abord à Eyala, dans la parcelle familiale de mon grand frère Verkys Kiamuangana, puis ont été déplacées à Popo Kabaka 10, à Dendale (actuelle Kasa-Vubu). C’est là qu’un jour, un jeune homme nommé Jules, accompagné de deux “Belgicains”, Chriso Mitsho et Beaudoin, est entré pendant une répétition. Il a demandé à chanter. J’ai immédiatement trouvé la tonalité pour l’accompagner à la guitare. Ce Jules, c’était Papa Wemba.

Peu après, Pelasimba Cosmos est venu chez moi et m’a dit : « Toi et ce chanteur, vous allez créer un autre orchestre. »

Le 24 décembre, lors d’une réunion improvisée autour d’un safoutier, le comité dirigeant de Bel Guide a annoncé notre révocation collective. Nous devions partir et créer notre propre groupe. Je suis retourné sur Popo Kabaka 10, où j’ai retrouvé Jules. C’est là qu’est née l’idée de Zaiko Langa Langa.

KM : Quelle est l’origine réelle du nom Zaiko ?

Pépé Felly Manuaku :

Le nom Zaiko existait déjà avec la lettre C. DV Muanda a proposé de remplacer le C par un K. Zaï fait référence au fleuve Congo, Nzadi en kikongo, et Ko signifie les ancêtres (bokoko).

Zaiko signifie donc « le fleuve de nos ancêtres ». Papa Wemba a ensuite proposé d’ajouter Langa Langa, inspiré du label belge Langa Yanga. Nous avons gardé Langa et doublé le mot. Il évoquait aussi la plante d’igname aux larges feuilles en forme d’oreilles d’éléphant. Ainsi naquit Zaiko Langa Langa, le 24 décembre 1969. « Les véritables détonateurs de Zaiko, c’est Papa Wemba et moi. »

« Les véritables détonateurs de Zaiko, c’est Papa Wemba et moi. »

KM : Qui sont, selon vous, les véritables fondateurs de Zaiko Langa Langa ?

Pépé Felly Manuaku : Il y

Il y avait quatre fondateurs administratifs : Delo Marcelin, André Bita, Henry Mongombe et DV Muanda. Mais aucun n’était musicien. On ne peut pas fonder un orchestre sans musiciens. Les véritables détonateurs de Zaiko, ce sont Papa Wemba et moi.

KM :
Comment décririez-vous vos premiers échanges avecPapa Wemba ?

Pépé Felly Manuaku :

Papa Wemba était un grand frère. Il avait déjà une solide expérience avec Voix Negro et les Stukas. Il m’a beaucoup appris, parfois sans même le dire. Zaiko était aussi une histoire de famille. J’ai eu des enfants avec une cousine de Papa Wemba, et mon jeune frère a épousé quelqu’un de la famille d’Henry Mongombe. C’est pour cela que je dis que Zaiko est une histoire familiale.

KM : Le départ de Papa Wemba, Evoloko et Mamvuela vers ISIFI Lokole a bouleversé Zaiko. Quelles en étaient les raisons profondes ?

Pépé Felly Manuaku :

Au départ, nous n’étions pas formés à la gestion des droitsd’auteur. Les premiers contrats avec Philips puis Vévé, je les ai signés moi-même. Les droits servaient à faire vivre l’orchestre.

Mais les producteurs ont commencé à expliquer que ces droits revenaient directement aux auteurs-compositeurs. Cela a créé la méfiance et l’individualisme. Chacun a commencé à signer ses propres contrats.

Evoloko, Papa Wemba et d’autres ont bénéficié légitimement de leurs droits, allant jusqu’à acheter des voitures neuves. Mais l’orchestre, lui, perdait son catalogue.

Les œuvres étaient dispersées sur plusieurs labels. Quand nous avons voulu créer notre propre label, certains membres, déjà à l’aise avec les éditeurs, ont refusé. Cela a provoqué la première grande scission et la naissance d’ISIFI Lokole…

(à suivre)


 

Propos recueillis par François Waly

KinshasaMagazin.cd

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *