Prof. Dr. Gertrude Luyeye Mvila: « J’exhorte mes étudiantes à prendre conscience que les femmes et les hommes ont le même type de cerveau. »
Kinshasa Magazine 27/03/2024
Prof. Dr. Gertrude Luyeye Mvila :
« J’exhorte mes étudiantes à prendre conscience que les femmes et les hommes ont le même type de cerveau. »
Le Professeur, Docteur Gertrude Luyeye Mvila , première femme radiologue et première femme Professeur de radiologie est spécialiste en Imagerie de la femme. Son domaine de prédilection l’a conduite à s’investir activement dans la lutte contre le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus à travers l’ONG REPOS (Regard pour un sein sain). Elle s’est avec beaucoup d’humilité, promptement prêtée au jeu de question-réponse de Kinshasa Magazine au cours duquel elle plaide en faveur d’une représentativité paritaire à la tête des institutions notamment, des institutions médicales.
Kinshasa Magazine: Qu’est ce qui a influencé votre choix de carrière?
Professeur Docteur Gertrude Luyeye: Au départ, c’est mon père . Ayant fait la section littéraire, je me voyais plutôt avocate ou magistrate. J’étais passionnée de séries et films policiers avec des avocats du genre Perry Mason. Du coup, quand je suis allée m’inscrire à l’Université de Kinshasa, j’ai choisi la faculté de droit mais mon père avait beaucoup insisté pour que je m’inscrive en deuxième choix la médecine. Je n’ai pas été retenue, ni en médecine ni en droit. Je n’avais plus d’autre choix que de solliciter à l’Université de Lubumbashi. J’ai refait le même choix: droit et médecine et j’ai été retenue à la faculté de médecine. J’y suis allée sans conviction en me disant que ca ferait plaisir à mon papa mais j’étais convaincue que j’allais échouer la première année . Mais finalement, j’ai réussi en premier graduat et de fil en aiguille j’ai pris goût à la médecine.
Et quand je termine mes études, je voulais me spécialiser en pédiatrie mais en faisant la rotation des différents départements comme il est d’usage avant de fixer définitivement son choix, quand j’arrive au département d’imagerie médicale je suis subjuguée. Je réalise le rôle central du radiologue sur les différentes spécialités . Toutes les unités gravitent autour du radiologue en fait parce-que le radiologue a l’obligation de répondre aux questions du gynécologue, de l’interniste, du pédiatre, du chirurgien, etc.
Je monte donc à l’Université de Kinshasa pour y faire ma spécialisation en imagerie médicale.
K.M: Vous êtes la première femme spécialiste en imagerie médicale en RDC, les choix des spécialités sont-ils aussi genrés?
Pr.Dr. G.L: Pas tellement. Ce sont les femmes elles-memes qui choisissent telle ou telle spécialité. Les hommes ne vous disent pas prenez ci ou prenez ça.
A l’époque où j’ai entamé ma spécialisation, on est en 2000, il n’y a encore aucune femme spécialiste en imagerie médicale. Pourquoi? Parce-que les rayons X qui sont gérés par le radiologue peuvent entrainer beaucoup de dégâts dans le corps. Notamment des malformations, la stérilité voire le cancer. Ce sont des éléments qui ont freiné l’engouement des femmes dans ce secteur craignant de faire des enfants malformés ou de devenir stériles. Donc en 2000 quand je décide de me spécialiser en imagerie médicale, j’ai des appréhensions . C’est pour vous dire que lorsque j’ai eu mon premier enfant, j’avais terriblement peur. Qu’il soit malformé. Finalement, j’ai eu mes 5 enfants tous normaux . Les autres femmes médecins ont vu qu’en prenant des précautions nécessaires, il n’y avait rien à craindre et elles ont suivi . Et, en 2004 lorsque je ferais la défense de mon mémoire, je deviendrais la première femme diplômée en imagerie médicale de la République Démocratique du Congo. Maintenant c’est une joie de voir qu’après moi il y a eu Dr Anita Ngobi et beaucoup d’autres femmes radiologues. La fierté pour moi, c’est d’avoir été celle qui a plus ou moins ouvert la voie .
Et là comme on est à l’ère de l’hyperspécialisation, je choisis de faire l’imagerie de la femme.
« Moins de 5% des structures médicales ont des femmes à leurs têtes »
K.M: On a le sentiment que dans le domaine médical, le patriarcat est encore très présent. Il y a très peu de femmes à la tete des structures médicales. Que faudrait-il pour une meilleure intégration des femmes à des postes de direction?
Pr. Dr. G.L: Là vous avez 100% raison. Nous avons une organisation dénommée AFEMOCO. C’est l’association des femmes médecins oeuvrant au Congo qui existe depuis plus de 3O ans. L’AFEMOCO fustige cela et fait du lobbying pour changer cet état des choses. C’est de l’injustice. Moins de 5% des structures médicales ont des femmes à leurs têtes. C’est exactement à l’image de la politique de notre pays. Même pour des structures où on trouve beaucoup de femmes, à la tête il y a toujours des hommes. En réalité je pense que la faute n’incombe pas qu’aux hommes. Même quand il est demandé aux femmes de choisir un dirigeant, elles choisissent un homme. Prenons l’exemple de l’ISI Matadi, un ISTM à Matadi dont je suis DG, dans lequel plus de 80% de nos étudiants sont des filles, mais aucune fois on n’a vu de président des étudiants être une fille. De même dans les promotions ,vous pouvez trouver 50 étudiants dont 45 filles, le CP et le CPA sont des garçons. Donc les 45 filles qui sont là , préfèrent que les 5 garçons dominent sur elles. Il y a un problème de mentalité. Nous les femmes nous devons nous regarder nous-même. La liberté s’arrache. J’exhorte mes étudiantes à prendre conscience que les femmes constituent une force, que nous valons autant que les hommes que nous avons le même type de cerveau. Donc elles n’ont pas de raison de se complexer .
Même au niveau des élections, une femme refuse de voter pour une femme. Or si les femmes votaient pour les femmes les choses changeraient. Donc ce qui se passe au niveau des structures de santé est à l’image de la politique de notre pays. Qu’ils essaient avec les femmes nous verrons que les choses vont changer.
« L’Etat peut accompagner la lutte contre le cancer du sein en dotant les hôpitaux publics de machines de détection précoce du cancer du sein notamment de mammographes et de mammomobiles »
K.M: A travers votre ONG REPOS (Regard Pour un Sein Sain), vous êtes très impliquée dans la lutte contre le cancer du sein. Comment pensez-vous que l’Etat puisse accompagner efficacement cette lutte ?
Pr. Dr. G.L: Repos existe officieusement depuis 2009 et officiellement depuis 2014. Notre objectif c’est la sensibilisation sur le cancer du sein mais également sur le cancer du col de l’utérus. Nous voulons que la femme connaisse son corps parce que le cancer du sein n’est pas une fatalité. La plupart des femmes arrivent à l’hopital lorsqu’on ne peut plus rien faire. REPOS s’est donné comme mission d’aller là où les femmes sont, afin de les sensibiliser afin de venir à l’hopital même lorsqu’elles n’ont pas encore palpé de masse. En effet, le cancer du sein n’est senti à la palpation qu’à partir de la 8ème année. C’est à dire que durant toutes ces années entre la première et la septième année, la femme ne palpe rien au niveau de son sein parce-que la masse est encore petite et il n’y a pas de douleur. C’est à la 8ème année que la femme sent la masse, elle hésite encore tant que la masse ne fait pas mal et ne va à l’hopital que vers la 10è année . Et là, la masse a déjà pris du volume. Alors que celle qui vient à l’hopital alors qu’elle n’a pas encore palpé la masse pour se faire dépister peuvent éviter la fatalité car à ce jour il existe de très bons traitements. L’Etat peut nous accompagner d’abord en dotant les hôpitaux publics de machines de détection précoce des cancers du sein. L’Etat peut acheter des mammomobiles qui sont des grands camions dans lesquels il y a du matériel de mammographie, ce qui permettra de faire des actions de proximité en allant vers les femmes. Avec ces mammomobiles on va dans les campagnes dans les coins reculés et on sensibilise. Ainsi quand on détecte des masses, on invite les femmes à venir en ville pour se faire soigner.
« Excellence monsieur le Président de la République, essayez, tentez la femme. »
K.M: Que pensez-vous de l’affirmation: « La femme est un homme comme les autres » ?
Pr. Dr. G.L: En effet, la femme est bel et bien un homme comme les autres. La Bible parle de la femme comme « aide semblable » mais chaque sexe a ses particularités. La femme est un homme comme les autres et ne devrait pas être vue comme sexe faible. Elle est l’égal de l’homme non pas pour mener bataille contre l’homme mais plutôt dans le sens où elle a les mêmes capacités intellectuelles et donc elle peut tenter et réussir beaucoup de choses autant que l’homme.
Si je pouvais conseiller le président de la République je dirai : « Excellence monsieur le Président de la République, essayez, tentez la femme. »
K.M: Quelle lecture faites-vous du thème : « Investir en la femme : accélérer le rythme » ?
Pr. Dr. G.L: C’est un thème qui tombe bien à propos. Dans la mandature présidentielle qui vient de passer on a senti de petits efforts pour essayer de mettre la femme à des postes de responsabilité. Je pense que si on investit en la femme on a la chance d’avoir d’excellents résultats. Maintenant c’est bien de commencer mais ce n’est pas assez et il faut vraiment accélérer.
K.M: Quelles sont selon vous les points urgents sur lesquels il faudrait accélérer ?
Pr. Dr. G.L: 1.Sur le plan du gouvernement, nous conseillons la vraie parité dans le sens de 50-50 avec un choix de femmes de valeurs
- Dans les entreprises publiques y compris les structures médicales. Tenter, essayer les femmes à la tête à hauteur de 50-50 , voire 60% des femmes.
- Dans la gestion des provinces, qu’on mette également la femme à l’épreuve. Sur les 26 provinces qu’on ait au moins 13 provinces avec des femmes gouverneurs et 13 provinces avec des femmes vice-gouverneures.
Mettre fin à l’impunité. Par ailleurs je soutiens totalement la fin du moratoire contre la peine de mort.
Propos recueillis par Francois WALY



