Le phénomène kuluna continue de faire des ravages
Le banditisme urbain entretenu par des groupes de gangs communément appelés « kuluna » donne du fil à retorde aux autorités provinciales de la ville Kinshasa. Plusieurs stratégies utilisées jusque là pour stopper cette délinquance juvénile se révèlent inefficaces. Le phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur malgré la traque de la police marquée par des interpellations et des audiences foraines.
Les victimes de ce phénomène ont cru retrouver la quiétude à la suite de quelques vagues de transfert de récidivistes au service national basé à Kanyama Kasese, dans le grand Katanga, pour une rééducation avant d’être affectés aux activités agricoles. Mais en vain. La lueur d’espoir n’a duré que l’espace d’un matin. Les machettes ont continué de circuler sous les aisselles de ceux qui s’en servent pour terroriser les paisibles citoyens à qui ils ravissent argent, téléphone et autre biens de valeur.
Même la campagne de réinsertion sociale organisée depuis mars 2023 par le ministère provincial de l’intérieur dans le but de lutter contre le banditisme urbain ne fait pas reculer le phénomène « kuluna ». Il est vrai que certains d’entre ces jeunes en rupture avec la société ont été convaincus d’abandonner leurs pratiques inciviques moyennant la promesse de réinsertion sociale de l’hôtel de ville. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Plusieurs membres de gangs n’ont pas renoncé à l’usage des machettes qui leur permettent de se faire de l’argent.
Les quartiers les plus isolés de communes de Selembao, Makala, N’sele, Kinsenso, Kimbanseke, Masina, Ngiri-Ngiri, Bumbu, Ngaliema et Mont-Ngafula constituent les bastions les plus réputées où ces gangs opèrent comme dans un terrain conquis. «C’est pratiquement chaque jour que je reçois des rapports sur les forfaits commis par ces délinquants. Si ce n’est pas la nuit, c’est en pleine journée », dit le bourgmestre de Selembao.
« Chez nous, il y a des avenues où il ne faut jamais se promener après 20 heures », renseigne, un habitant de Kinsenso, Chico Nzindula, convoyeur d’un minibus 207 desservant la ligne Matete-marché Gambela. Il se voit souvent contraint de dormir chez les amis pour éviter de se faire extorquer sa prime journalière de 12000 francs qu’il gagne au prix de chargement des passagers ponctué des noms répétés à longueur de journée avec une orthographe aux allures d’une onomatopée :« Matete Wenze … Matete Wenze… ».
Pour se camoufler et passer ainsi inaperçus devant les non initiés, ces gangs se sont organisés en plusieurs groupes. Les uns se font appelés « Arabes ». Ils sont farouchement opposés aux autres qui se sont appelés « Américains ». Chaque camp adverse revendique dans son imaginaire, le contrôle du coin où se rencontrent ses adeptes.
Si le membre d’un gang rival ose fréquenter le terrain adverse, il est copieusement tabassé à l’aide des armes blanches. Il en résulte parfois des blessures mortelles. Ce qui explique la récurrence des expéditions punitives d’un camp contre un autre. Et pendant la bagarre teintée de jet de projectiles, il s’opère une sorte de razzia. Boutiques et étalages se trouvant sur le décor de la scène de violence sont littéralement saccagés en l’espace d’un quart d’heure avant l’intervention de la police du reste jugée tardive par les victimes.
Les congolais des décennies soixante, soixante-dix, quatre-vingt et même ceux du début des années quatre-vingt-dix, vivaient à Kinshasa comme le poisson dans l’eau. Ils pouvaient facilement arpenter avenues et autres grandes artères de la capitale, la nuit comme le jour, sans la moindre inquiétude de se faire extorquer ses biens de valeur ou encore menacer menacer par des porteurs d’armes blanches. Plus de 60 ans après l’indépendance, beaucoup de choses ont changé. Les réalités de la vie quotidienne ne sont plus les mêmes.
François WALY et GMKA
